Hervé Foly

Hervé Foly

La Chronique d'Hervé

Réindustrialiser la défense par les territoires : qui paie, vraiment ?

À propos de l\'article récent de Jeanne Tricot pour la CRIS de l\'INAS. L\'écosystème de financement de la BITD française est dense sur le papier, mais quatre angles morts structurels empêchent les PME et ETI d\'accéder concrètement aux capitaux dont elles ont besoin.

Publié le

26/05/2026

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L’État vient d’investir 60 millions d’euros à Bergerac pour rouvrir une usine de poudre fermée en 2007. Le chantier crée 130 emplois sur un site qui en comptait moins de cinquante. Symboliquement, le cas est exemplaire, et tout le monde le mentionne dans les analyses sur la réindustrialisation. Financièrement, il mérite qu’on regarde le montage de plus près.

Eurenco est détenue à 100 % par l’Agence des Participations de l’État. Le chiffre d’affaires est passé de moins de 200 M€ en 2019 à près de 500 M€ en 2024, porté par un carnet de commandes de 2,2 milliards d’euros. Sur les 60 M€ d’investissement, 10 viennent d’une subvention publique et 50 d’un autofinancement adossé à des commandes fermes signées par un actionnaire qui est aussi le donneur d’ordre. Pas de banque à convaincre, pas de capital à ouvrir, pas de dette à structurer. L’État finance, l’État commande, l’État encaisse.

Ce n’est pas reproductible. Ce n’est pas représentatif des 4 500 PME et ETI de la Base Industrielle et Technologique de Défense réparties sur le territoire. Eurenco est une exception, pas un modèle. C’est précisément ce qui m’a frappé en lisant l’analyse de Jeanne Tricot sur la réindustrialisation par les territoires : elle pose admirablement le pourquoi de la démarche, mais elle laisse la question financière entièrement ouverte. Quand un dirigeant me demande comment financer une extension de site, une relocalisation d’atelier ou un investissement productif lié à un contrat de défense, je n’ai pas toujours de réponse simple.

C’est sur cet écart que je voudrais m’arrêter.

Le paysage du financement de la BITD s’est densifié depuis 2018, sous l’effet de la guerre en Ukraine et de la prise de conscience post-Covid sur les chaînes d’approvisionnement. Sur le papier, chaque étage du besoin a sa réponse.

Côté non-dilutif, le Crédit Impôt Recherche reste l’outil le plus puissant et le plus sous-utilisé : 30 % des dépenses éligibles, remboursable pour les PME. Une entreprise qui investit 500 K€ par an en bureau d’études récupère 150 K€ de trésorerie — souvent davantage qu’un dossier bancaire classique. À cela s’ajoutent le CII, les programmes RAPID et ASTRID de l’Agence de l’Innovation de Défense, France 2030, et les exonérations associées aux Zones France Ruralités Revitalisation. Les dossiers sont exigeants, et le CIR fait l’objet de contrôles fiscaux réguliers ; un dossier mal documenté peut transformer un avantage en redressement.

Le financement européen change d’échelle. Le Fonds Européen de la Défense dispose de 8,8 milliards d’euros sur 2021-2027, avec un budget 2026 d’un milliard. Le programme EUDIS accompagne spécifiquement les PME ; ASAP soutient la montée en cadence des munitions. Le ticket d’entrée n’est pas financier, il est procédural — consortium transnational, validation DGA préalable, calendrier en années. L’Italie a structuré CDP Equity dès 2011 sur des logiques voisines, l’Allemagne vient d’annoncer son fonds défense. L’Europe industrielle se finance, de façon inégale.

Pour les besoins d’investissement courant, Bpifrance propose ses prêts spécifiques et sa garantie qui couvre jusqu’à 70 % du risque pour le banquier. C’est elle qui fait basculer un dossier auprès des banques régionales, qui restent prudentes sur le secteur défense pour des raisons réglementaires, réputationnelles, ou simplement de méconnaissance. Le crédit-bail complète sur les équipements lourds : un centre d’usinage à 800 K€ financé en leasing plutôt qu’en investissement direct préserve les capitaux propres et lisse l’effort sur cinq à sept ans. Le lease-back transforme un actif immobilisé en trésorerie quand le carnet de commandes s’emballe.

Le trade finance — affacturage, escompte, crédit documentaire, préfinancement de commandes export, garanties Bpifrance Assurance Export — finance le cycle d’exploitation sans toucher au capital. Sur un contrat export de 8 M€ sur dix-huit mois, c’est la différence entre une croissance soutenable et une crise de trésorerie. Réserve sérieuse : les contrats défense imposent l’agrément CIEEMG et le contrôle des destinations. Peu de factors maîtrisent vraiment ces contraintes.

Au-delà, la dette privée prend le relais — Euro PP, placement privé, unitranche pour les ETI matures, sur des tickets de 5 à 50 M€. Et pour les dirigeants qui refusent l’ouverture du capital tout en cherchant des montants significatifs, la dette mezzanine reste sous-utilisée en défense, alors qu’elle répond précisément à ce besoin : plus chère qu’une dette senior, mais elle préserve la gouvernance.

Côté dilutif, Definvest et le Fonds Innovation Défense déploient des tickets de 500 K€ à 10 M€ en co-investissement systématique. Au-dessus, Tikehau Capital, Weinberg, Aerofund, Ace Capital portent les opérations de croissance et de transmission. Les Régions disposent de leurs propres véhicules et ont mobilisé des enveloppes dédiées — 100 M€ dans les Hauts-de-France, 200 M€ en Occitanie. Le fonds Bpifrance Défense, ouvert aux particuliers à partir de 500 €, vise 450 M€.

L’écosystème théorique tient. Le réel, beaucoup moins.

Quand je décortique avec mes clients leurs projets de croissance liés à la défense, quatre obstacles reviennent. Ce ne sont pas des défauts de l’écosystème — ce sont des décalages structurels entre l’offre de financement et les contraintes des dirigeants.

Le coût implicite de l’ouverture du capital, d’abord. Definvest et le FID interviennent en minoritaire et exigent un co-investissement privé. C’est sain : l’État ne se substitue pas au marché. Mais pour un dirigeant qui détient 100 % de son entreprise, accepter un ticket de 3 M€ d’un fonds public suppose de trouver un partenaire privé, accepter une dilution, signer un pacte d’actionnaires, ouvrir les organes de gouvernance. Le calcul économique n’est pas neutre : une PME qui croît à 20 ou 25 % par an et accepte 20 % de dilution aujourd’hui renonce à plusieurs millions de valeur de transmission à dix ans. Beaucoup préfèrent renoncer à l’investissement plutôt que de renoncer au contrôle. Ce n’est pas irrationnel : c’est une asymétrie de préférences entre financeurs et dirigeants, à laquelle s’ajoute, dans les entreprises familiales, le poids de la transmission patrimoniale.

Le décalage temporel ensuite. La commande publique défense s’écrit sur cinq à dix ans, parfois plus, soumise aux arbitrages de la Loi de Programmation Militaire. Les bilans des PME se gèrent sur 12 à 24 mois. Investir 5 M€ aujourd’hui pour livrer une commande étalée de 2027 à 2032 suppose un financement de BFR qui ponte ce décalage. Les fonds défense font de l’equity, pas du besoin en fonds de roulement. Et le trade finance se heurte aux spécificités sectorielles que peu de factors connaissent. Le résultat tient en une équation simple : capacité industrielle confirmée, trésorerie en tension, ratio d’autonomie financière qui se dégrade le temps que le programme se déroule.

La dimension territoriale, ensuite. Une PME de l’Eure ou de la Haute-Marne qui veut lever 2 M€ pour une activité défense compose avec un écosystème financier régional qui n’a pas la culture du secteur. Les chargés d’affaires des banques locales connaissent les TPE viticoles ou agroalimentaires, rarement les sous-traitants de rang 3 du naval ou du terrestre. Les comités de crédit raisonnent sur des grilles standardisées où « industrie de défense » reste une case mal renseignée. La centralisation parisienne du financement de la défense est, paradoxalement, un frein à sa territorialisation.

La complexité d’accès au financement européen, enfin. Le FED représente plusieurs centaines de millions d’euros mobilisables chaque année par les acteurs français. Mais monter un dossier suppose un consortium transnational, une procédure d’avant-projet validée par la DGA, la maîtrise des règles de propriété intellectuelle européennes. Les grands groupes ont des directions des affaires européennes ; les PME, rarement. La souveraineté européenne se construit largement sans le tissu PME français, faute de capacité d’absorption administrative au niveau local.

Je ne tire pas de ce constat une conclusion pessimiste. Les outils existent, ils s’améliorent, la prise de conscience progresse. Mais l’écart entre l’affichage politique — « nous mobilisons l’épargne nationale au service de la défense » — et la réalité d’accès au financement pour une PME du Cher ou de la Lozère reste considérable. Il mérite d’être documenté avec rigueur, qu’on travaille en cabinet, en think tank, ou dans le cadre des commissions sectorielles — celle du Financement de l’Industrie de Défense à l’INAS au premier rang.

On parle beaucoup de souveraineté industrielle dans les colloques. On en parle peu dans les comités de crédit des banques régionales. C’est pourtant là, à la croisée des deux, que se joue la suite.